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Pour parler de Clemens
Heller j'ai deux mots dans la tête. L'admiration et l'affection.
L'admiration parce que Clemens fut un organisateur prodigieux et
qui avait mis ces talents au service d'une vision internationale
du développement des Sciences Sociales, de la connaissance des autres
et de nous-mêmes. Et cette vision internationale il l'avait développée
au sortir de la deuxième guerre mondiale lorsque l'Europe se retrouvait
divisée en deux blocs antagonistes dont les chercheurs risquaient
de ne plus jamais pouvoir communiquer.
Dès le départ Clémens a créé des structures pour que les
collègues de Pologne, de Hongrie, de Russie et d'autres pays de
l'Est continuent à rencontrer leurs collègues de l'Ouest et dès
le départ il a pressé chacun d'entre nous à l'Ouest de ne pas oublier
l'autre partie de l'Europe et de créer des liens ou de les recréer.
Mais ce n'était pas seulement l'Europe qui le préoccupait. Il savait
qu'en Chine, qu'en Inde et dans d'autres pays des communautés scientifiques
existaient qui avaient quelque chose à apporter et auxquelles on
pouvait apporter quelque chose. Bien entendu, venant des Etats Unis
qui l'avaient accueilli et qui étaient déjà la première puissance
scientifique, Clémens a toujours facilité les liens entre l'Europe
et les Etats Unis, mais sans en faire la priorité.
Mais surtout, lui qui
était venu tard en France et qui avait découvert les structures
fortement étatiques de la recherche française, il a compris que
cette recherche pouvait se développer si on lui créait une double
base. Et c'est là une idée pratique de génie. En créant avec Fernand
Braudel, auquel il avait fait partager sa vision, la Maison des
Sciences de l'Homme, il créait une institution qui allait pouvoir
recevoir aussi bien les crédits de l'Etat que des crédits venus
d'ailleurs. Il assurait ainsi à la recherche une double base matérielle
selon une logique qui manquait – et manque toujours - en France
et qui était pour nous un modèle de ce qu'il fallait développer.
C'est dans ce cadre que les contacts Est-Ouest et Nord-Sud ont pu
s'organiser. L'Université ou le CNRS avaient plus de mal à le faire.
Mais la Maison des Sciences
de l'Homme fut aussi dès le départ conçue par lui comme un lieu
de naissance de nouvelles équipes, de nouveaux projets. Constamment
Clémens recevait des collègues français ou étrangers qui lui proposaient
d'accueillir et de soutenir un jeune chercheur, une nouvelle équipe
pour un nouveau projet. Et lui faisait tout pour créer les conditions
de cette naissance. Il nous émerveillait car il n'avait jamais d'argent,
et il en trouvait toujours, sachant demander à des dizaines de sources
et surtout sachant les convaincre. Et ici je dois témoigner d'une
vertu fondamentale de Clémens Heller. Je me souviens être allé de
nombreuses fois lui demander de l'aide pour tel(le) ou tel(le) jeune
chercheur. A chaque fois je me lançais dans un grand discours expliquant
l'intérêt du projet, sa nouveauté, les qualités du chercheur, et
l'importance qu'il y aurait à lui donner sa chance, etc. Au bout
de 5 minutes mon discours l'énervait. Il m'interrompait en me disant
: "Godelier, c'est vous le spécialiste, c'est
vous qui pouvez juger du projet et de la personne, moi je
n'y connais rien, mais j'ai confiance en vous, donc je vous aiderai,
n'en dites pas plus". Merveilleuse façon de gérer la création
et l'innovation par des liens de confiance et de chercher sans grognements
ni discours misérabiliste les moyens de faire du neuf.
Je me souviens que quand
je fus nommé Directeur du Département SHS du CNRS, j'avais dans
la tête de l'imiter et je le lui ai dit plusieurs fois : "vous
êtes pour nous un modèle de ce qu'il faudrait faire pour que des
projets soient acceptés vite et encouragés, soutenus". Et il
en riait en sachant bien que des institutions comme le CNRS ne sont
pas des organismes flexibles où tout peut se régler directement
et rapidement.
Le deuxième mot que
j'emploie quand je pense à Clémens Heller est "affection".
Mon affection pour Clémens avait trois sources. D'abord sa générosité
extrême, mais toujours accompagnée de pudeur et de discrétion. Je
me souviens des nombreuses fois où j'ai quitté son bureau avec un
petit cadeau, un livre qu'il m'offrait parce qu'il pensait que ça
pouvait m'intéresser. Et puis il était toujours anxieux de savoir
si on allait bien, si la famille allait bien, s'il n'y avait pas
de malheur autour de vous. Et il offrait spontanément sa sympathie.
Générosité, discrétion, pudeur.
Enfin, paradoxalement
pour un homme qui faisait dix choses à la fois et était toujours
interrompu par le téléphone quand vous lui parliez, il avait une
prodigieuse capacité de vous écouter et de vous comprendre même
dans le tumulte des questions, des réponses faites à dix personnes
qui entraient dans son bureau ou qui lui téléphonaient. Finalement
pour lui le bruit n'empêchait rien.
Clémens Heller restera
en moi un homme que j'ai admiré et qui me donne toujours des conseils.
Maurice Godelier
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