Hommage à Clemens Heller (1917-2002)
- Administrateur de la Maison des Sciences de l'Homme, 1985-1992 -
de Maurice Godelier




 

 

 

Pour parler de Clemens Heller j'ai deux mots dans la tête. L'admiration et l'affection. L'admiration parce que Clemens fut un organisateur prodigieux et qui avait mis ces talents au service d'une vision internationale du développement des Sciences Sociales, de la connaissance des autres et de nous-mêmes. Et cette vision internationale il l'avait développée au sortir de la deuxième guerre mondiale lorsque l'Europe se retrouvait divisée en deux blocs antagonistes dont les chercheurs risquaient de ne plus jamais pouvoir communiquer.  Dès le départ Clémens a créé des structures pour que les collègues de Pologne, de Hongrie, de Russie et d'autres pays de l'Est continuent à rencontrer leurs collègues de l'Ouest et dès le départ il a pressé chacun d'entre nous à l'Ouest de ne pas oublier l'autre partie de l'Europe et de créer des liens ou de les recréer. Mais ce n'était pas seulement l'Europe qui le préoccupait. Il savait qu'en Chine, qu'en Inde et dans d'autres pays des communautés scientifiques existaient qui avaient quelque chose à apporter et auxquelles on pouvait apporter quelque chose. Bien entendu, venant des Etats Unis qui l'avaient accueilli et qui étaient déjà la première puissance scientifique, Clémens a toujours facilité les liens entre l'Europe et les Etats Unis, mais sans en faire la priorité.

Mais surtout, lui qui était venu tard en France et qui avait découvert les structures fortement étatiques de la recherche française, il a compris que cette recherche pouvait se développer si on lui créait une double base. Et c'est là une idée pratique de génie. En créant avec Fernand Braudel, auquel il avait fait partager sa vision, la Maison des Sciences de l'Homme, il créait une institution qui allait pouvoir recevoir aussi bien les crédits de l'Etat que des crédits venus d'ailleurs. Il assurait ainsi à la recherche une double base matérielle selon une logique qui manquait – et manque toujours - en France et qui était pour nous un modèle de ce qu'il fallait développer. C'est dans ce cadre que les contacts Est-Ouest et Nord-Sud ont pu s'organiser. L'Université ou le CNRS avaient plus de mal à le faire.

Mais la Maison des Sciences de l'Homme fut aussi dès le départ conçue par lui comme un lieu de naissance de nouvelles équipes, de nouveaux projets. Constamment Clémens recevait des collègues français ou étrangers qui lui proposaient d'accueillir et de soutenir un jeune chercheur, une nouvelle équipe pour un nouveau projet. Et lui faisait tout pour créer les conditions de cette naissance. Il nous émerveillait car il n'avait jamais d'argent, et il en trouvait toujours, sachant demander à des dizaines de sources et surtout sachant les convaincre. Et ici je dois témoigner d'une vertu fondamentale de Clémens Heller. Je me souviens être allé de nombreuses fois lui demander de l'aide pour tel(le) ou tel(le) jeune chercheur. A chaque fois je me lançais dans un grand discours expliquant l'intérêt du projet, sa nouveauté, les qualités du chercheur, et l'importance qu'il y aurait à lui donner sa chance, etc. Au bout de 5 minutes mon discours l'énervait. Il m'interrompait en me disant : "Godelier, c'est vous le spécialiste, c'est  vous qui pouvez juger du projet et de la personne, moi je n'y connais rien, mais j'ai confiance en vous, donc je vous aiderai, n'en dites pas plus". Merveilleuse façon de gérer la création et l'innovation par des liens de confiance et de chercher sans grognements ni discours misérabiliste les moyens de faire du neuf.

Je me souviens que quand je fus nommé Directeur du Département SHS du CNRS, j'avais dans la tête de l'imiter et je le lui ai dit plusieurs fois : "vous êtes pour nous un modèle de ce qu'il faudrait faire pour que des projets soient acceptés vite et encouragés, soutenus". Et il en riait en sachant bien que des institutions comme le CNRS ne sont pas des organismes flexibles où tout peut se régler directement et rapidement.

Le deuxième mot que j'emploie quand je pense à Clémens Heller est "affection". Mon affection pour Clémens avait trois sources. D'abord sa générosité extrême, mais toujours accompagnée de pudeur et de discrétion. Je me souviens des nombreuses fois où j'ai quitté son bureau avec un petit cadeau, un livre qu'il m'offrait parce qu'il pensait que ça pouvait m'intéresser. Et puis il était toujours anxieux de savoir si on allait bien, si la famille allait bien, s'il n'y avait pas de malheur autour de vous. Et il offrait spontanément sa sympathie. Générosité, discrétion, pudeur.

Enfin, paradoxalement pour un homme qui faisait dix choses à la fois et était toujours interrompu par le téléphone quand vous lui parliez, il avait une prodigieuse capacité de vous écouter et de vous comprendre même dans le tumulte des questions, des réponses faites à dix personnes qui entraient dans son bureau ou qui lui téléphonaient. Finalement pour lui le bruit n'empêchait rien.

Clémens Heller restera en moi un homme que j'ai admiré et qui me donne toujours des conseils.

Maurice Godelier