Hommage à Clemens Heller (1917-2002)
- Administrateur de la Maison des Sciences de l'Homme, 1985-1992 -
de Jean Barin




 

 

 

J'ai rencontré Clemens Heller pour la première fois au printemps 1964 dans son bureau, rue de la Baume. Je sortais d'un entretien avec notre grand patron à tous, Fernand Braudel. Il venait de m'engager en qualité de Secrétaire général de la Maison des Sciences de l'Homme, et m'avait demandé de rendre visite à son premier collaborateur.

Le courant est passé tout de suite avec ce personnage inattendu et captivant. Il croulait déjà sous les livres et les dossiers, tourmenté par le devenir d'une institution créée sur le papier l'année précédente et qui, devenant Fondation reconnue d'utilité publique, commençait à bénéficier des premiers crédits de l'Education Nationale.

Fort heureusement, mon interlocuteur avait obtenu une donation de la Fondation Ford. Il s'agissait d'abord de renforcer les moyens en personnel - j'en ai aperçu trois, dans un deux-pièces cuisine, où je devais venir m'installer très bientôt -. Il fallait aussi accélérer la mise en place des premiers éléments de la Bibliothèque, boulevard Saint-Michel. En même temps que ses diverses activités à l'EHESS, dont Fernand Braudel assurait aussi la Présidence, il apportait son aide au développement de centres de recherche dispersés dans Paris, et plus particulièrement à celui des aires culturelles.

Bref, j'ai été conquis tout de suite et j'ai accepté de venir travailler pendant mes temps de loisir en attendant la prise officielle de mes fonctions, fixée par le Ministère à la prochaine rentrée universitaire.

Oui, mes premières impressions se sont confirmées alors qu'ensemble, non sans heurts, mais pierre après pierre, et main dans la main, nous participions à la construction de l'édifice.

Je pourrais continuer longtemps à vous parler du personnage que nous évoquons aujourd'hui. Il était là, toujours et partout, disponible à toute heure, capable d'entretenir plusieurs interlocuteurs à la fois, sans oublier ses appels téléphoniques. Il a contribué largement à faire de notre institution une "économie-monde". Il savait nouer des réseaux avec de nombreux organismes, pays et continents. J'ai profité, moi-même, de ses relations. Nous nous connaissions depuis à peine quelques mois que, à ma surprise, il m'incitait à apporter ma collaboration au Conseil international des sciences sociales, chargé de mettre en place, à Vienne, un centre de recherche et de documentation dont la mission était d'établir des échanges entre les chercheurs de l'Est et de l'Ouest. Finalement, je suis resté 30 ans près de cet organisme. Cela m'a permis d'élargir mes connaissances professionnelles et d'être invité dans la plupart des pays européens, notamment à l'Est soviétique où l'on recevait très bien. Je lui en suis très reconnaissant.

Permettez-moi, enfin, d'évoquer un moment qui me revient souvent. Revenant de Vienne, je dépose sur le bureau de notre ami quelques pâtisseries. Il a souri… et j'ai compris très vite qu'il ressentait une vive émotion et que les senteurs des "Viennoiseries" lui rappelaient tout le faste de cette capitale qui avait choyé sa jeunesse. Et j'ai compris plus encore ce jour-là toute l'épreuve qu'avait dû être, pour lui, le départ brutal de sa ville…

Pour terminer, je voudrais dire aussi toute notre reconnaissance à celle qui l'a accompagné pendant toute cette période dans sa vie professionnelle et personnelle avec les qualités que nous avons eu tous l'occasion d'apprécier. Oui, Marie-Louise, nous sommes de tout cœur près de vous.