Hommage à Clemens Heller (1917-2002)
- Administrateur de la Maison des Sciences de l'Homme, 1985-1992 -
de Isac Chiva




 

 



Cher Clemens,

Vous détestiez écrire, c'est pourquoi je vous écris une lettre. Vous êtes vivant, parmi nous et en chacun d'entre nous qui vous avons connu. Vivant, vous le resterez dans la mémoire de vos amis, et pour moi c'est une mémoire de près d'un demi-siècle !

Vous étiez gaffeur, souvent délibérément, parfois pas - c'était votre charme ! Dans une circonstance semblable à celle d'aujourd'hui, l'inauguration de la Maison Suger, en bon maître de cérémonie, vous avez, après les discours, invité les assistants à visiter les locaux ; ce qui a conduit le Ministre de tutelle de l'époque, Lionel Jospin, à vous demander timidement : "Alors, Monsieur Heller, vous ne voulez pas que je fasse mon discours ?".

Vous parliez toujours la bouche pleine - pleine de langues qui cohabitaient en vous : le français, l'anglais, l'allemand ; on ne savait jamais dans laquelle vous alliez vous exprimer et c'était toujours autre chose que ce à quoi on s'attendait.

Nous ne nous sommes jamais tutoyés, mais vous m'avez appris la familiarité intellectuelle créative. Vous avez été mon maître d'apprentissage ; de vous, je tiens cette règle : faire des projets puis chercher les moyens de les réaliser, jamais l'inverse!

Vous m'avez offert des cadeaux, pour moi inoubliables : les moyens de créer les "Etudes Rurales" ; ceux de construire, aux côtés de Claude Lévi-Strauss qui vous aimait beaucoup, le Laboratoire d'Anthropologie Sociale ; ceux de connaître Margaret Mead ; et pour effacer nos heurts avant qu'ils ne deviennent des brouilles, vous me combliez de disques pris dans votre collection ; vous m'avez permis de réunir Français, Allemands, Suisses, Autrichiens en une ethnologie de l'Europe qui a laissé des traces et aura un avenir.

Vous étiez un déraciné déracineur, un tentateur, un transgresseur, mon contradicteur préféré, un mélangeur d'hommes, de confiances et de défiances ! Un optimiste noircisseur !

Comme votre père, vous étiez un éditeur et un accoucheur d'idées dans l'âme!

Contradicteur fertile, fou et raisonnable, possessif et dépossédé de soi, baffouilleur et convaincant, généreux et ficelle, vous avez mis de la vie dans la vie, souvent morne, de l'Université.

Vous m'avez appris l'amitié et les dangers de l'amitié : ceux qui nourrissent mon deuil d'aujourd'hui.